Le 29 floréal an VII [18 mai 1799], François de Neufchâteau, alors ministre de l'Intérieur, transmet aux administrateurs du Conservatoire des Arts et Métiers, la requête d'un tourneur d'Avignon, François Barreau. Le Conservatoire, dépôt de tous les témoignages de tradition et d'innovation techniques créé en 1794, s'est récemment installé dans l'ancien prieuré de Saint- Martin-des-Champs. L'artiste invite les
directeurs de l'établissement à faire l'acquisition de quelques-unes de ses œuvres. Il
s'agit d'objets d'ornement en buis, ébène et ivoire, qui rivalisent d'élégance et de virtuos-
sité technique : la plupart sont des sphères creuses et ajourées, enfermant d'autres
sphères creuses concentriques ou divers objets tels qu'étoiles, boîtes ou billes.
Chaque composition, issue d'un seul et même bloc de bois ou d'ivoire sculpté, révèle l'ingéniosité du tourneur. Montées sur plateau et cippe ou posées sur pied, agrémentées de chapiteaux, doucines, chaînettes et autres ornements, ces sculptures acquièrent une harmonie très personnelle.
Dès le 25 mai 1799, l'abbé Grégoire, alors démonstrateur au Conservatoire, écrit au
ministre en ces termes : « nous avons examiné attentivement le mémoire du citoyen
Barreau, tourneur d'Avignon, que vous nous avez transmis avec votre lettre en date
du 29 floréal et surtout nous avons pris une connaissance exacte des divers objets d'art qu'il a exécutés. La patience et la dextérité qu'il a déployées dans ces ouvrages annon- cent un talent signalé auquel on doit des encouragements et des éloges ».
On sait peu de choses sur la vie de François Barreau avant son arrivée à Paris. Né à Toulouse le 26 septembre 1731, il vient s'établir en 1750 à Avignon où ses ouvrages attirent les voyageurs de passage (1). Mais l'artiste, sans doute encouragé par une
certaine faveur locale, voit naître en lui l'ambition de conquérir la capitale. Quelques années plus tard, dans l'une de ses nombreuses requêtes auprès des instances
ministérielles successives, il expliquera ainsi ses motivations : « Ayant eu connaissance
d'un programme de l'Institut national publié le 15 Vendémiaire an 7 [6 octobre 1798], dans lequel cette société savante désire un complément à l'art du tourneur; me croyant en état de fournir des lumières à cet égard, je vins à Paris et me présentai au ministre de l'Intérieur avec quelques-uns de mes ouvrages. » Le 3 floréal an 7 [22 avril 1799], Barreau soumet une petite sélection d'objets à l'appréciation du ministre François de Neufchâteau, qui l'engage à rencontrer l'illustre mécanicien Hulot. L'entrevue a lieu au plus tôt et moins d'une semaine après, Hulot écrit à Barreau que son travail « surpasse» tout ce qu'il a pu voir jusqu' alors. « Il serait à désirer pour le progrès de
l'art que vous consentissiez à détailler les moyens que vous avez employés (...) »,
ajoute Hulot.
Les objets de Barreau, d'un caractère si particulier, exécutés au tour en l'air avec des
perfections qui lui sont propres et dont il ne livrera semble-t-il jamais le secret, vont séduire les commissaires Rayon, Solivet et Taillepied, chargés par le ministre de l'Inté-
rieur d'estimer le travail du tourneur. Dans leur rapport, daté du Il prairial an VII [30 mai 1799], les trois commissaires fixent à trois mille francs la valeur de cette collection, que Neufchâteau fait acheter pour le Conservatoire. Il semble en fait que l'acquisition porte sur treize pièces « que l'auteur nomme arabesques, parce que la légèreté et la délicatesse de leurs formes établissent une ressemblance avec le genre d'ornements connus sous cette dénomination» (2). Sur l'incitation du ministre de l'Intérieur, et après un séjour parisien en germinal-floréal an VII [mars-avril-mai 1799], Barreau s'installe définitivement dans la capitale à compter de fructidor [août-septembre 1799], à l'âge de 68 ans ! Le Conservatoire des Arts et Métiers le loge dans l'un de ses dépôts, rue de l'Université.
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LES VICISSITUDES D'UN VIRTUOSE
A la fin avril 1800, Barreau n'a toujours pas reçu les trois mille francs à lui dus pour la
collection cédée l'année précédente au Conservatoire. Ces atermoiements administratifs le confrontent bientôt à l'indigence.
Le 10 juin 1800, trois membres éminents de l'Institut national des Sciences et des Arts
(classe des Sciences Physiques et Mathématiques), Charles, Monge et Périer, établis-
sent à leur tour un rapport admiratif sur les ouvrages de Barreau et s'étonnent d'apprendre qu'il « n'a fait usage que de tour en l'air et de tour à pointes. Il est vrai
qu'il les a exécutés lui-même et perfectionnés ; qu'ils sont de la plus grande simplicité et montés solidement et avec justesse, de même que tous ses outils et que par leur dis-
position, ils offrent des avantages qui ne se trouvent point dans les tours ordinaires. »
Mais, tout en vantant l'œuvre de Barreau, les trois rapporteurs déplorent le secret dont
Il entoure sa pratique. Et le 13 février 1801, l’abbé Grégoire plaidant la cause de Barreau auprès du ministre de l'Intérieur, souligne toutefois lui aussi: « Plusieurs fois, le
Conservatoire a mis le citoyen Barreau dans le cas d'opérer sans qu'il ait pu recueillir de cet exercice le détail des pro- cédés qu'il dit lui être particuliers. »Et Grégoire note à la suite: « le citoyen Barreau propose de faire la description des ces procédés. Ce travaille risque de n'être Jamais fait ou d'être mutilé parce que ce citoyen étant illettré, serait obligé de transvaser, si l'on peut s'exprimer ainsi, ses conceptions dans l'esprit d'un autre individu, ce qui doublerait le travail en lui faisant courir le risque d'être travesti ».
Le 18 mars suivant, sur la suggestion de Grégoire, le ministre Chaptal affecte Barreau à l'instruction de six élèves sourds-muets, et lui procure un logement de fonction. L'artiste ne tardera pas à démissionner. II continue à produire sans relâche et l'on manque d'indices sur sa vie dans les premières années de l'Empire. S'il jouit sûrement d'une certaine notoriété, c'est pour se voir suspecté de n'être pas l'auteur de ses chefs-d'œuvre! Il réalise alors une pièce « en direct », devant trois membres de l'Athénée des Arts, qui consignent leur verdict dans un rapport daté du 27 avril 1807 :
« Qui se sent fort ne craint pas de descendre dans l'arène et d'accepter un défi dont il sait d'avance qu'il remportera la palme. Ce vieillard laborieux s'est empressé d'exécuter sous nos yeux le premier ouvrage que nous lui avons demandé au hasard; il l'a conduit jusqu'à la fin avec cette célérité résultant de la simplicité des moyens, dans laquelle on ne lui connaît point de rival. »Reçu peu après membre de l'Athénée, Barreau, qui n'a toujours pas consenti à livrer ses secrets de fabrication, s'attife l'hostilité des instances
officielles. Réclamant une aide financière, il reçoit une lettres sans appel du ministre de l'Intérieur, où sont récapitulés les efforts antérieurs des autorités à son égard : « En vous accordant ces différents avantages, on attendait de votre zèle que vous vous occupiez avec ardeur de faire la description de l'art du tourneur: vous n'en avez rien fait et mettre de nouveaux fonds à votre disposition, ce serait constituer le Gouvernement dans des dépenses inutiles (...) ».
Quelques années s'écoulent. Barreau réalise un kiosque d'une extraordinaire complexité, qu'il offre à Napoléon. L'objet, placé à Trianon, enregistré au Garde-meuble le 14 septembre 1811, lui vaut une gratification de 2000 francs. Jusqu’à sa mort, survenue le 2 août 1814, le tourneur exercera sa prestigieuse industrie. Comme on l'a noté, Barreau connaît bien des déboires pour obtenir salaire de ses travaux, en 1800! Aussi, par la suite, ne renouvelle-t-il pas ses offres au Conservatoire des Arts et Métiers, qu'il a par ailleurs quitté depuis le 4 octobre 1800.Cependant, en juillet 1823, plusieurs années après sa mort, une réunion de trente de ses chefs-d'œuvre, détenue par un certain Testut, est proposée pour acquisition au Conservatoire. On ignore dans quelles circonstances Barreau fut amené à céder ses productions à ce Testut, habitant de Meudon et inventeur d'une charrue. En revanche, la description précise de cette collection nous est par- venue, grâce à l'inventaire dressé par Testut. Toutes les pièces sont à l'époque « montées sous des bocaux, placées sur un guéridon en acajou, de forme antique à trois plateaux disposés en pyramide ». Estimé
9400 francs par le vendeur, cet ensemble exceptionnel est acquis par le Conservatoire.
LE MEILLEUR TOURNEUR
FRANÇAIS DE SON TEMPS
Comme ses contemporains s'accordent à le dire, François Barreau est sans doute le
meilleur tourneur français sous le règne de Louis XVI et jusqu'à la fin de l'Empire. Un
portrait de l'artiste est conservé au Musée Calvet d'Avignon. Bien que Grégoire le pré-
tende « illettré », sans doute Barreau est-il assez cultivé pour pratiquer le basson,
comme en témoigne ce tableau, qui date de la fin de l'Ancien Régime. Bien des mystères subsistent sur la vie de ce personnage hors norme. Evoquer ses chefs-d'œuvre ne permet en rien, par exemple, d'induire son appartenance au compagnonnage, manifestement antinomique de sa nature secrète, et l'on ignore le mode de vie de Barreau pendant la période avignonnaise, sinon que le tourneur semble avoir bénéficié des faveurs de la famille patricienne Fortia d'Urban.
Barreau avait l'habitude d'estampiller la plupart de ses œuvres en stipulant leur lieu
de fabrication. Ainsi peut-on établir avec certitude la chronologie de ses productions,
peu représentées dans les fonds publics. Outre l'importante collection du Musée
national des Techniques, on citera les deux chefs-d'œuvre du Musée Calvet, à Avignon. L'un deux, en ivoire, fut donné par l'arHhe à la 'Bibliothèque d'Avignon. La main courante du Musée Calvet porte l'ancienne mention suivante: « Ce beau travail était entier en 1814, mais plus tard il était cassé et tel qu'on le voit à présent ».
L'extrême fragilité de ces objets ne leur délivrait.pas; il est vrai, un passeport pour
l'éternité. Beaucoup ont subi maints accidents au .fil du temps.
Quant au fameux kiosque offert à Napoléon par Barreaux, il se trouve toujours
conservé dans les .collections du château de Versailles.
Remarquable par la qualité de son travail, Barreau l'est aussi au titre d'un paradoxe:
alors même qu'intervient la Révolution, dont les urgences inspirent à la recherche technique des orientations très pragmatiques, ce rêveur solitaire va perpétuer un art de grand seigneur, dont le projet esthétique prévaut contre toute fonction utilitaire !
FRANCOIS BARREAU